Le ministre de la Recherche veut "politiser la science"
L'Europe doit trouver un moyen de rapprocher science et société, tel est le message lancé par le ministre français de la Recherche Roger Gérard Schwartzenberg lors d'une récente conférence sur la compréhension des sciences par le grand public. "Nous sommes passés d'une confiance complète dans la science à un comportement ambivalent. Ici et là, l'image des bons scientifiques tels que Pasteur en France a été supplantée par celle de Frankenstein," a-t-il déclaré aux décideurs politiques et universitaires présents à cette conférence. "Nous devons développer une science du citoyen [et] donner à la science une dimension plus politique afin qu'elle trouve sa place dans la société. Les citoyens ne veulent plus que la science soit exclue des débats politiques" a-t-il ajouté. "Nous devons réinstaurer des débats approfondis, nous redonner les moyens de prendre des décisions en connaissance de cause et rétablir le droit à l'information. Il est indispensable d'organiser des débats d'orientation... afin d'aboutir à un dialogue de qualité avec les décideurs politiques et à la prise de décisions pertinentes". Le commissaire en charge de la Recherche, Philippe Busquin, qui a rejoint le ministre français pour la cérémonie officielle d'ouverture de la manifestation parisienne, partage cet avis. "Puisque nous évoluons d'une société de la science à une société des connaissances, la science touche de plus en plus les citoyens," a-t-il ajouté. "Il devient dès lors indispensable d'aborder les questions soulevées relativement aux valeurs sociales, et de discuter des risques inhérents au progrès scientifique. Mais les risques deviennent de plus en plus difficiles à évaluer... la crainte existe qu'ils n'échappent complètement au contrôle de la société. Cela pose aujourd'hui un grave problème politique." Ces questions ayant une dimension de plus en plus européenne, le Commissaire a souligné la nécessité de développer un langage européen afin d'essayer de comprendre les problèmes considérés. Pour lui, la récente controverse sur l'ESB est un exemple révélateur du scepticisme actuel que nourrit le public envers la science: "[Dans l'affaire de l'ESB], ce n'est pas la science qui est en cause, mais le public ne s'en rend pas compte. C'est un problème de compréhension." Il a également rappelé le récent échec des discussions de La Haye sur l'environnement, preuve supplémentaire de la méfiance croissante du public face à la science: "Nous demandons de plus en plus à la science de trouver des solutions à des problèmes inquiétants. Nous devons déterminer ce qui peut être fait pour une recherche responsable. Nous devons analyser les risques et les précautions à prendre." Mais si - selon les lois de la probabilité - le "risque zéro" n'existe pas, la vraie question est alors celle de la proportion de risque que nous sommes disposés à accepter, a ajouté le commissaire belge. Des débats démocratiques et éthiques doivent permettre de résoudre cette équation scientifique. Il faut en outre redonner à la recherche l'un de ses droits: la liberté, droit fondamental de l'Homme. "L'article 13 sur les libertés du Traité de l'UE... institue la liberté des arts et des sciences", précise M. Busquin. Le ministre Schwartzenberg s'est rallié aux positions de M. Busquin. Pour rapprocher la science et la société, il est nécessaire de donner une dimension publique à la science et de la moderniser afin d'en permettre une gestion valable. Les scientifiques doivent se départir de leur image d'excentriques enfermés dans une tour d'ivoire, a-t-il ajouté. "Nous devons développer la communication scientifique afin que les chercheurs puissent défendre publiquement leurs recherches". Pour réaliser cet objectif, les scientifiques doivent, de l'avis de M. Schwartzenberg, recourir aux médias. Il souhaite en particulier attirer l'attention des principaux médias sur la demande du public pour plus d'information sur la recherche. Il envisage de demander à la commission française de l'audiovisuel d'inclure plus d'émissions scientifiques dans ses programmes et d'encourager plus de manifestations telles que le récent "Sciences partout - sciences pour tous" organisé récemment en France. Pour lui, les citoyens d'une Europe démocratique doivent pouvoir participer au processus décisionnel. Mais la politique doit veiller à réglementer les sciences: "Ou alors, les activités scientifiques seront régies par le marché [et] la recherche du bénéfice pourrait en entraver le contrôle efficace". Pour rapprocher science et société, l'Europe doit se technocratiser, estime M. Schwartzenberg, et asseoir le rôle des experts dans le processus décisionnel: "Nous avons besoin de compétence, de transparence et d'indépendance pour garantir le droit à l'information." Mais, précise le ministre, le rôle des scientifiques doit rester celui de conseiller et non de décider. Les hommes politiques gouvernent et prennent conseil, c'est à eux qu'il incombe de décider: "Sinon le public n'a plus aucun poids. Les experts peuvent éclairer l'avenir mais ils ne peuvent décider de ce qu'il sera".
Pays
France